Cahier d’auteur #3

La Part du Temps – 2ème Extrait

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Bonjour à toutes et à tous, voilà un deuxième extrait de mon roman. 

Bonne lecture !

 

Extrait du Carnet de mon père.

Pensées sur le Temps page 4  

 

   Qu’est-ce que le temps ?

   Dans le dictionnaire il est défini comme une  » notion fondamentale conçue comme un milieu infini dans lequel se succèdent les événements. Un mouvement ininterrompu par lequel le présent devient le passé, considéré souvent comme une force agissant sur le monde, sur les êtres. « 

   Cette définition suffit-elle à l’expliquer, à le décrire ?

   Qu’est-ce donc que cette universelle étrangeté ?

   Le temps est-il réel ? Une invention? Une substance ? Une idée ? Un concept ? Une création humaine ? Existe-il pour nous permettre de nous repérer dans l’espace ? Est-il une métaphore qui vise à expliquer le changement, l’usure et le vieillissement ?

   Pourquoi existe-il ? Quel est son but ?

   Le temps n’est-il pas, tout simplement, une métaphore de la vie ?

……………………………………………………………………………………………………………………………………………………..

13H23

   — Bonjour.

   — Bonjour.

   Le client, vêtu d’un imperméable gris, est presque chauve, quelques rares touffes frisées surplombent ses oreilles, son visage est triste, et de nombreuses rides tapissent le coin de ses yeux, tandis qu’une moustache élégante, raffinée, borde sa bouche immense.

   J’en déduis – par un algorithme évident – qu’il est directeur d’une agence de pub, patron d’un grand magasin, ou du moins qu’il occupe un poste haut placé dans une entreprise.

   En effet selon mes calculs : calvitie + beaucoup de rides au coin des yeux + élégance = stress + sourire factice + obligation de représentation ; tous les symptômes d’un métier commercial, agrémentés d’une bonne dose de  responsabilités.

   Mais son visage déprimé, ravagé, prouve les difficultés qu’il rencontre au quotidien ; au travail ou dans sa vie personnelle, peut-être les deux.

   Je passe les codes-barres devant l’interface, chaque article manipulé s’accompagnant d’un bip redondant. Des pâtes, du jambon, une pizza, des œufs, des petits pois en conserve, un déodorant, du whisky, une revue porno.

   Je devine qu’il est probablement divorcé, ou qu’il le sera bientôt. D’ailleurs, de sa main droite, il n’arrête pas de tripoter l’alliance qu’il porte encore à son annulaire gauche, hésitant sûrement à la retirer.

   L’homme paraît perdu, déboussolé, hagard.

   Embarrassé, il récupère rapidement son magazine pour le ranger (le cacher) dans son sac de courses.

   — Vous avez la carte du magasin ?

   — Non.

   — Ça fera 37 euros et 52 centimes ; lui ai-je réclamé.

   Il sort son portefeuille, délicatement, précautionneusement – comme s’il était une importante relique, fabriquée d’un cuir inestimable– et en extirpe un billet de 100 euros.

   Je soupire intérieurement. Il serait quand même plus simple que les gens utilise toujours une carte bancaire !

   J’ouvre le tiroir de ma caisse, range le billet, valide son paiement et lui rend sa monnaie : trois billets de 20 euros, une pièce de 2, deux de 20 centimes, une de 5, une de 2 et une autre de 1 centime.

   Le compte est bon !

   — Voilà.

   Je lui tends le ticket de caisse qu’il enfonce dans la poche de son pantalon.

   — Au revoir. Bonne journée ; lui ai-je amicalement souhaité.

   L’ai perdu, plongé dans ses obscures pensées, il ne me répond pas.

   Je retire le séparateur d’articles et le pousse un peu plus loin sur le tapis.

   Je me tourne vers ma nouvelle cliente.

   — Bonjour.

   — Bonjour jeune homme.

   Femme de quarante-six ans, souriante, cheveux longs bruns, un décolleté profond qui laisse entrevoir un soutien-gorge rouge et dentelé. Elle pourrait être très jolie si elle n’était pas maquillée comme une voiture volée.

   En plus de la nourriture, elle a déposé sur le tapis une boîte de coloration pour cheveux, un stick à lèvre, et un bouquin s’intitulant Bien vivre à deux, débusqué dans le rayon psychologie.

   Je suis prêt à parier qu’elle essaye désespérément de faire renaître le désir d’un mari lassé. Ses yeux fatigués, désabusés, en disent long sur sa confiance ternie.

   Astucieusement elle arrive à me coller sa généreuse poitrine sous le visage, voulant sûrement se prouver qu’elle peut toujours plaire.

   Je bipe ses articles.

   Je bipe encore, toujours, mécaniquement, me transforme en homme-machine.

   Une fois ses sacs de courses remplis à ras bord, je l’invite à me présenter la carte du magasin.

   Elle sort de son portefeuille sa carte de fidélité.

   Après avoir passé la carte devant le scan, je lui annonce les points qu’elle a cumulés, puis lui communique la somme qu’elle doit payer.

   — Ça fera 84 euros et 23 centimes s’il vous plaît.

   Elle me sourit tristement, ayant désormais la certitude qu’elle ne plaira plus à aucun homme, et que sa jeunesse envolée, si regrettée, sera le ciment de sa solitude.

   — Je vais payer par carte s’il vous plaît.

   Je sélectionne donc l’option encaissement par carte bancaire et lui fait savoir qu’elle peut taper son code, ce qu’elle accomplit expéditivement.

   — Au revoir. Bonne journée ; lui ai-je amicalement souhaité.

   Le chariot plein de courses, la tête pleine de résignations, elle me remercie et s’éloigne, me souhaitant également une agréable journée.

   Les néons au-dessus du rayon dessert n’arrêtent pas de clignoter ; des petits éclairs incessants qui m’agressent l’œil, et qui s’accompagnent d’un bruit très énervant, un tic discret, répétitif, perpétuel, et ça commence sérieusement à me les casser.

   Nouveau client, un ado, survêtement Nike blanc, baskets, sac à dos. Il a déposé des bouteilles d’alcool sur le tapis, des bières et de la vodka.

   — Bonjour.

   Pas de réponse.

   Il renifle.

   Je lui demande sa carte d’identité pour vérifier sa majorité (comme le règlement m’y contraint dès que subsiste le moindre doute sur l’âge du consommateur).

   Il me la montre, sans dire un mot, renifle à nouveau.

   Il est majeur.

   Je passe ses articles.

   Il regarde vers l’extérieur ; il semble s’impatienter.

   Je lui annonce le montant dont il doit s’acquitter, et il me tend un billet bleu, avec une grande indifférence, comme si ma présence l’irritait.

   Je lui rends sa monnaie, ainsi que le ticket de reçu.

   Il ne dit toujours rien.

   Son attitude et détestable.

   — Au revoir. Bonne journée ; lui ai-je faussement souhaité.

   Pas de réponse.

   Pas un regard.

   Sale con !

   Nouvelle cliente, la trentaine, cheveux blonds coupés en carré, double menton, accompagnée de ses deux enfants…

   Un moineau passe entre les battants de la porte automatique, survole quelques rayons et, passant au-dessus de la rangée dédiée aux apéritifs, chie négligemment sur un paquet de chips.

   Mon siège me fait mal au cul.

   J’en ai marre.

   Le temps ne passe pas.

   Encore trois heures avant la fin de la journée.

 

……………………………………………………………………………………………………………………………………………………..

Merci de m’avoir lu. Un troisième extrait sera publié la semaine prochaine.

Le tableau a été réalisé par Marzena Lavrilleux.

L’adresse de son site : http://www.marzena.fr

 

Frédéric Dessault

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