Cahier de Textes #6

 

Rien ne sera plus comme avant

Partie 2q8ijhfijf

 

Bonjour à toutes et à tous.

Attention, ceci est la deuxième partie de la nouvelle Rien ne sera plus comme avant.

Si vous n’avez pas lu la première partie, je ne peux que vous inviter à le faire avant de découvrir la conclusion de cette histoire.

Bonne lecture ! 

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6

   Les événements suspects s’enchaînèrent vite par la suite. Il y eut tout d’abord ce magazine, qu’elle découvrit caché sous ses chaussettes, où des femmes et des hommes posaient nus. Il y eut ces quelques grains de sables abandonnés au fond de la douche. Il y eut surtout ces roses, que Roger lui offrit avec l’amabilité et la tendresse des maris menteurs. Puis il y eut ce moment délicat où il lui susurra un sublime et fallacieux je t’aime, et aussi cette invitation dans un restaurant romantique où ils dégustèrent des plats mauvais ;  tout avait désormais l’horrible et sournois goût de la traîtrise.

   Mais surtout, il y eut cette énième fois où Roger la prévînt d’une réunion, qu’il allait rentrer tard, et que donc, elle ne l’attende pas pour dîner. Anne voulu en avoir le cœur net. Elle appela le secrétariat de l’entreprise qui, à cette heure là, n’était pas encore fermé. Après une dizaine de sonneries, une voix faussement aimable lui répondit enfin. Alors Anne demanda s’il était prévu, encore ce soir, une réunion de conseil au niveau du secteur D, celui de son mari. Et pour étayer ses propos, que sa requête semble véridique et justifiée, elle n’hésita pas ajouter un petit bobard, jouant à la perfection une femme au foyer débordé :

— Je m’excuse de vous demander cela, je sais que vous devez être très occupée mademoiselle, mais voyez-vous, comme mon mari ne m’a pas prévenue, et que je sais qu’il a souvent des réunions tardives, j’aurais voulu savoir combien de temps j’allais devoir faire patienter les invités que nous avons à dîner ce soir, avant qu’il n’arrive enfin. 

   La secrétaire la pria de patienter afin qu’elle se renseigne, puis, après moins d’une minute, assura à Anne qu’il n’y avait aucune réunion de planifiée ce soir, qu’elle n’avait donc pas de soucis à se faire, son mari serait rentré avant que les invités n’arrivent. Anne remercia cordialement son interlocutrice et, une fois qu’elle eut raccroché le combiné, laissa échapper de sa bouche raffinée :

— Ha le sale enfoiré ! Il va voir ce qu’il va voir ! Le salaud !

7

   Cela faisait plusieurs semaines qu’Anne ne dormait quasiment plus. Elle était exténuée, pâle comme la mort, ses traits étaient tirés ; mais en elle bouillonnait ce mélange explosif d’amertume et de colère, une haine viscérale et vengeresse, délicieuse et affligeante, dont les femmes trompées aiment à s’abreuver. Elle épiait son mari, chacun de ses actes, interprétait chaque parole, chaque geste. Cela avait toujours pour bénéfice de la conforter dans ses sentiments, ses impressions.

   Elle suivait l’infidèle, l’espionnait, le prenait en filature lorsqu’il partait au travail.

   Garée en face de son entreprise, elle resta toute une matinée, enfermée dans sa voiture, à attendre que quelque chose advienne, une nouvelle découverte, qui s’ajouterait à la liste, constamment croissante, des preuves. Elle se métamorphosait en professionnelle, très talentueuse, comme ces détectives que l’on admire tant dans les séries policières. Elle allait démontrer la culpabilité de son mari, découvrirait quelle était sa complice, ce qui les avaient motivé, comment ils s’y étaient pris, où ils se cachaient. Elle résoudrait l’énigme. Elle remporterait cette partie de Cluedo. Et son mari finirait par avouer face aux charges qui l’accableraient.

   C’est alors qu’elle le vit, à l’heure de la pause déjeuner, sortir des locaux. Il était accompagné d’une femme, plus jeune qu’elle, plus gracieuse qu’elle, plus belle également. C’était donc cette femme, cette croqueuse d’hommes, ou plutôt cette voleuse d’hommes, à qui elle devait ses récents malheurs.

   Ils traversèrent la rue, se dirigèrent vers elle. Anne se coucha rapidement sur le côté. Roger ne l’aperçut pas. Ils étaient passés, sans la remarquer. Elle releva la tête, et se dit qu’elle devenait vraiment agile.

   Ils s’engouffraient dans une petite rue, interdite au véhicule. Anne sortit de sa voiture, ferma la porte discrètement, comme si elle redoutait que son mari l’entende. Elle courut, craignant de les perdre de vue. Heureusement que j’ai eu le bon sens de ne pas mettre de talons, se dit-elle.

   Ils étaient assez loin maintenant ; au moins, à cette distance, ils ne la repéreraient pas. Ils entrèrent dans un restaurant, un italien, situé face à la mer, dans lequel Roger et elle se rendaient parfois. Le salaud, pensa-t-elle, il ose l’emmener dans notre restaurant.

   Anne s’avança doucement, s’approcha de la vitrine du restaurant, se colla contre un mur qui faisait l’angle, en face, inclina la tête discrètement, comme le ferait n’importe quel espion, guettant ce qui allait suivre. Son époux et sa greluche étaient attablés. Roger semblait d’humeur joyeuse et la femme rigolait. Il se passait quelque chose entre ces deux là, Anne en était sûre. Et la façon dont Roger, en plein milieu du repas, reversa du vin dans le verre de la femme, sans la quitter de ses yeux lubriques, avec toute l’attention qu’il semblait lui porter, celle qu’il sied de donner aux gens avec qui l’on baise, finit d’achever la pauvre cocue.

   Mais elle ne pleura pas, elle ne pleurait plus. Elle avait déjà trop pleuré. Elle avait dépassé le stade des larmes, s’abandonnait dorénavant à celui de la rage, cette fureur oppressante et froide qui vous rend capable de tout.

8

   Le lendemain, de la même manière, Anne observa les deux amants déjeuner. Cela devait-être le prix à payer pour la fourrer cette foutue garce !

   Elle retourna dans sa voiture. Elle attendit. Elle ne savait pas ce qu’elle attendait, mais attendait tout de même.

   Elle les aperçut alors, un peu plus loin, ils allaient traverser la chaussée. Ils riaient, devaient certainement se moquer d’elle, de sa passivité, de ses rêves, de son amour, de sa crédulité.

   Anne avait bien du mal à contenir sa fureur. Elle tourna la clé dans le contact.

   Ils allaient pouvoir s’envoyer en l’air une dernière fois !

   Puis elle vit les visages paniqués, le regard terrifié de Roger, la bouche criante de la femme. Elle ferma les yeux.

9

   Il s’installa face à la vitre, la contempla de haut en bas. Elle n’était plus la même, pensa-t-il.

— Bonjour Anne. Comment vas-tu ?

Anne souriait, mais ne répondit pas.

— Tu n’as pas l’air d’aller si mal…

   Comment devait-il s’adresser à elle maintenant ? Il n’en avait aucune idée, mais il voulait connaître la vérité.

— Pourquoi est-ce que tu as fait ça Anne ? Qu’est-ce qui a bien pu te passer par la tête ?

   Anne demeurait silencieuse, et elle le dévisageait avec une telle intensité que cela le mettait mal à l’aise. Puis il vit ses lèvres bouger, s’agiter lentement, esquisser un large sourire. Sa voix était lasse, un murmure, un bruissement flegmatique.

— Tu es revenu mon amour. Je savais que tu reviendrais. Je l’ai toujours su.

   Roger faillit ne plus rien dire après avoir entendu cet accent pitoyable. Il sentait qu’il ne sortirait rien de bon à questionner cette femme égarée. Mais il voulait savoir. Il devait comprendre.

— J’aimerai que tu m’expliques Anne.

— Je suis heureuse que tu t’en sois sorti. Tu sais, je n’ai jamais voulu te faire de mal mon amour.

— Alors pourquoi m’avoir foncé dessus ?!! Qu’avais-je donc fait pour que tu m’en veuille autant ?

Elle déclara, de ce son toujours monocorde :

— Tu m’échappais. Je devais mettre fin à ton idylle passagère… Mais tu es là à présent. Je sais que désormais tout ira bien, que tu prendras soin de moi, comme je l’ai fait pour toi.

— Mais de quoi parles-tu ?

— Cessons ce jeu stupide. C’est fini maintenant. Tu peux me l’avouer. Je sais bien que tu me trompais… Mais tu es là maintenant, c’est le plus important.

— Que… Quoi ?! Comment ça ?! Mais jamais de la vie. Je n’ai jamais eu de maîtresse. Qu’est-ce qui a bien pu te faire penser une chose pareille ?!

— C’est facile pour toi de me mentir. Je sais que tu couchais avec cette femme. Mais peut importe…

Roger faillit s’étouffer.

— Mademoiselle De Bucket ?! Mais bien évidemment que non ! C’était une cliente ! J’étais en charge de m’occuper du contrat que nous devions passer avec sa compagnie… Non… Ne me dis pas que c’est pour ça que tu as tué cette pauvre femme ?!!

Anne, soudain, sembla sortir de sa torpeur, s’éveiller de sa longue léthargie.

— Décidément, même au pied du mur, tu continues de me mentir. Tu es prodigieux d’inventivité, tu réussirais presque à immiscer le doute dans mon esprit. Heureusement, de doute, je n’en ai plus depuis longtemps.

Roger bafouilla, manqua de s’étouffer :

— Que… Quoi ?!

— Et tes réunions imaginaires, ton changement d’humeur, ton bonheur retrouvé, si subitement, tellement suspect, je l’invente ça peut-être ?! Et ce livre pornographique retrouvé dans ton porte-documents ? Les grains de sable que tu laissais traîner sous la douche ? Et ce poème, si magnifique, toi qui ne m’as jamais écrit une ligne ? Tu t’étais déniché une muse, ne le nie pas, une amourette dangereuse qui te faisait tourner la tête, une pimbêche avec laquelle tu batifolais sur la plage. J’ai su tout de suite que tu me cachais quelque chose. Je l’ai su dès le jour où tu es arrivé avec ce bouquet de fleurs, le sourire au lèvres.

   Roger se prit la tête entre les mains. Pour la première fois, il voyait Anne tel qu’elle était, une pauvre folle.

— Raconte-moi tout maintenant ; lui demanda-t-elle.

Roger ne trouvait pas les mots. Qu’espérait-elle qu’il lui dise ?

— Anne, je… je suis désolé. Si j’avais su… Je pensais que tu n’étais pas prête… que tu ne l’accepterais pas. Après tout, cela ne fait pas parti des choses que nos familles nous ont inculqué. Nos parents, d’ailleurs, auraient sûrement trouvé cela contre nature, blasphématoire peut-être même…

   Anne le contemplait, avec compassion, l’invitait à libérer sa conscience, à soulager la honte qui devait le tenailler. Et il avait honte, c’était vrai, honte de ne pas avoir pris assez soin d’elle.

— Anne… Oh ma pauvre Anne ! Je… je suis naturiste.

   Quoi ? Qu’est-ce que tu viens de dire ? lisait-il sur le visage de sa femme.

— Alors que je sortais d’une journée de travail, encore déprimante, j’ai filé le long de la côte. C’est alors que je suis tombé sur un panneau qui indiquait une plage nudiste. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais ce jour-là, je me suis dis que ça ne coûtait rien d’essayer. J’ai garé la voiture, me suis dirigé jusqu’au bord de mer… Je dois admettre que, de prime abord, j’ai été décontenancé par la vision de ces corps nus. Mais très vite, cela m’a semblé bien naturel. J’ai retiré mes vêtements ; et après seulement quelques secondes, j’ai eu la sensation d’être un homme neuf, libre, de m’être enfin débarrassé de tous ces faux-semblants, ces hypocrisies quotidiennes qui m’étouffaient tant dans mon travail. Je me sentais bien. Je me suis jeté nu dans la mer, et j’ai trouvé ça très agréable… C’est à partir de ce moment là que j’ai retrouvé la joie de vivre… Je n’ai jamais voulu te faire du mal. Seulement, c’était mon petit jardin secret, un secret bien innocent… J’avais seulement besoin de me retrouver seul, pendant quelques heures, deux à trois fois par semaine, nu sur le sable, vierge de tout, d’être moi-même.

— Et… Et le joli poème alors ? bégaya Anne.

— Une ode à la mer, décrivant la simple joie de m’y baigner, dans mon plus simple appareil.

   Anne semblait comprendre maintenant, le sable sous la douche, le magazine sur le nudisme…

— Je suis tellement désolé.

   Anne ne dit plus rien, se replongea dans le mutisme. Elle s’éteignit, les yeux fixent, figés dans le néant.

   Roger se leva doucement. Il allait retrouver la plage, sa plage, il en avait terriblement besoin. Il regarda une dernière fois sa femme, la femme qu’il aimait, la femme de sa vie. Mais il savait à présent qu’elle n’était plus là, qu’il l’avait perdu.

— Je t’aime Anne. Je suis désolé pour tout ça. Je ne voulais que ton bonheur. Notre bonheur.

   Sa main glissa sur la vitre, comme un ultime au revoir. Anne ne le vit pas.

— Mais maintenant tout est fini. Rien ne sera plus comme avant.

 

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Merci de m’avoir lu.

J’espère que cette nouvelle et son incroyaaable épilogue vous a plu.

A bientôt.

Frédéric Dessault

 

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