Cahier de Textes #12

 

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   Nous avons vécu tant de choses ensemble, indissociables l’un de l’autre pendant si longtemps. Nous avons partagé tant de bons moments, effectué quelques voyages, parcouru des paysages, contemplé des monuments, des forêts, et des collines verdoyantes.

   Ces derniers mois nous ne nous quittions plus, chaque fois que je sortais je t’emmenais avec moi, et tu m’étais d’un grand réconfort, tu m’apportais la chaleur dont j’avais tellement besoin.

   Si bien que, hier soir, nous sommes tous les trois partis, toi, moi, et ma petite amie.

   Et pour la première fois, toi et moi sommes entrés dans le majestueux théâtre de la  » Comédie Française « .

   Une fois à l’intérieur, tu t’es fait plus discret, sûrement intimidé par la prestance du lieu et ses dorures clinquantes, alors je te tenais dans ma main.

   Tous deux avons contemplé ce grand espace et respiré son essence sublime, ça sentait l’art à plein nez.

   Nous avons emprunté d’immenses escaliers, avons piétiné de longs couloirs, nous sommes arrêté pour admirer le fauteuil de Molière, puis le buste de Marivaux, ces stars d’un autre temps, mais jamais passé de mode.

   Nous sommes montés jusqu’au balcon centrale. La salle était gigantesque, surplombée d’un magnifique lustre, illuminée de lumières douces et intimes, et, au-delà des sièges rouges, un grand voile noire dissimulait la scène de nos yeux impatients.

   Je t’ai caché dans mon sac. Tu ne verrais pas la pièce. Peut-être trouvais-tu cela injuste, cela est sûrement vrai, mais j’étouffais ma culpabilité en me disant que  tu pourrais tout de même entendre le vacarme des rires, les silences rêveurs, le phrasé des acteurs, la musique des vagues, les dialogues shakespeariens, sans oublier le son impétueux de  » La tempête « .

   Si je t’avais rendu aveugle, au moins te permettais-je de découvrir un nouveau panel d’émotions. Tu ressentirais les choses différemment, découvrirais la pièce sous un angle inconnu.

   Et puis il y avait aussi une autre raison pour que je t’inflige cela. C’était pour notre bien. Pour le tien. Pour le mien. Surtout pour me rassurer. Je préférais te savoir enfermé dans mon sac, protégé, à l’abri de tout et de tous. J’avais tant peur de te perdre…

   Puis l’entracte est arrivé.

   J’avais faim, il était plus de 22 heures.

   Nous sommes descendus, moi tenant fermement mon bagage par ses bretelles, et toi, enfermé dedans.

   Nous nous sommes installés sur une confortable et jolie banquette.

   J’ai ouvert la fermeture, tu étais là.

   J’ai mangé un sandwich, discrètement, au-dessus de mon sac, désirant me cacher des regards du public, et comme je ne voulais pas faire tomber des miettes sur toi je t’ai déposé juste à côté.

   C’est la dernière fois que je t’ai vu.

   Alors qu’il me restait encore quelques bouchées à déguster, une alarme a sonné, la pièce allait reprendre.

   Et dans la précipitation je t’ai perdu.

   J’assistais au second acte sans m’apercevoir de ton absence.

   Mais une fois que la pièce fût finie, que j’avais, comme le reste des spectateurs, salué les comédiens par un tas d’applaudissements, et que j’ai voulu te reprendre, je ne te trouvais plus.

   Tu avais disparu.

   Je n’ai pas paniqué tout de suite, tu devais bien te trouver quelque part, et je me rappelais bien t’avoir aperçu il n’y avait pas même une heure.

   Alors je suis reparti sur mes pas, à contresens de la foule.

   Je t’ai cherché, calmement, sûr de bientôt te retrouver.

   J’ai regardé sur le sol et sous les sièges d’où nous venions.

   J’ai fouillé près de la banquette sur laquelle j’avais mangé, où je t’avais tenu pour la dernière fois.

   J’ai toisé les couloirs et les escaliers.

   J’ai été jusqu’à questionner le personnel du théâtre. L’un d’entre eux avait-il de tes nouvelles ? Quelqu’un t’avait-il trouvé et confié à eux ?

   Il n’en a rien été.

   Je t’avais perdu.

   Ce matin, toujours attristé de ta perte, j’ai appelé le théâtre, sans trop d’espoir,  juste au cas ou, pour savoir si une personne t’avait trouvé depuis, et si je pouvais venir te récupérer.

   La réponse fût brève et me fît un peu de peine.

   Non. Aucune trace de toi.

   Dire qu’hier encore tu étais mien… Aujourd’hui tu ne l’es plus. J’en suis navré.

   Je n’ai même pas pu te dire adieu.

   Et j’ai de l’empathie pour toi, certain que tu as été kidnappé par une personne mal intentionnée, et qui a sûrement une mauvaise tête, de laquelle tu ne veux pas.

   Peut-être me regretteras-tu et te souviendras-tu de moi, toi mon compagnon d’hiver qui me coiffais si bien, toi qui bienfaiteur me protégeais toujours du froid, toi qui recouvrais mes oreilles et mes cheveux contre le vent glacial.

   Et lorsque je me promènerais sans toi dans la grisaille hivernale, victime soumise à la fraîcheur d’un ciel triste, je penserais bien fort à toi, je te le jure.

Un jour je devrais bien te remplacer, et c’est normal, mais je sais bien que tu vas tout de même me manquer, au moins jusqu’à ce moment là, toi, mon petit bonnet.

 

28903701c1127e74d3b75c22bf08ed01      Le lieu du drame : le théâtre de la Comédie Française 

 

 

 

 

R.I.P mon bonnet

que de bons moments partagés ❤

 

……………………………………………………………………………………………………………………………………………………..

 

Peinture de Victor Nizovtsev.

Merci d’avoir lu cette rocambolesque aventure…

Si toi aussi tu as déjà perdu un objet cher à ton coeur, je t’invite à me raconter ton histoire en commentaire pour qu’ensemble nous puissions surmonter notre peine. 🙂

A bientôt.

 

Frédéric Dessault

2 réflexions sur “Cahier de Textes #12

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