Cahier de Lecture #16

 

En finir avec Eddy Bellegueule

Edouard Louis

Seuil – 219 p.

4e de couverture       

      eddy

« Je suis parti en courant, tout à coup. Juste le temps d’entendre ma mère dire Qu’est-ce qui fait le débile là? Je ne voulais pas rester à leur côté, je refusais de partager ce moment avec eux. J’étais déjà loin, je n’appartenais plus à leur monde désormais, la lettre le disait. Je suis allé dans les champs et j’ai marché une bonne partie de la nuit, la fraîcheur du Nord, les chemins de terre, l’odeur de colza, très forte à ce moment de l’année. Toute la nuit fut consacrée à l’élaboration de ma nouvelle vie loin d’ici ». En vérité, l’insurrection contre mes parents, contre la pauvreté, contre ma classe sociale, son racisme, sa violence, ses habitudes, n’a été que seconde. Car avant de m’insurger contre le monde de mon enfance, c’est le monde de mon enfance qui s’est insurgé contre moi. Très vite j’ai été pour ma famille et les autres une source de honte, et même de dégoût. Je n’ai pas eu d’autre choix que de prendre la fuite. Ce livre est une tentative pour comprendre.

Un passage du livre

 

   Très vite j’ai brisé les espoirs et les rêves de mon père. Dès les premiers moi de ma vie le problème a été diagnostiqué. Il semblerait que je sois né ainsi, personne n’a jamais compris l’origine, la genèse, d’où venait cette force inconnue qui s’était emparée de moi à la naissance, qui me faisait prisonnier de mon propre corps. Quand j’ai commencé à m’exprimer, à apprendre le langage, ma voix a spontanément pris des intonations féminines. Elle était plus aiguë que celle des autres garçons. Chaque fois que je prenais la parole mes mains s’agitaient frénétiquement, dans tous les sens, se tordaient, brassaient l’air.

   Mes parents appelaient ça des airs, ils me disaient Arrête avec tes airs. Ils s’interrogeaient Pourquoi Eddy il se comporte comme une gonzesse. Ils m’enjoignaient : Calme-toi, tu peux pas arrêter avec tes grands gestes de folle. Ils pensaient que j’avais fait le choix d’être efféminé, comme une esthétique de moi-même que j’aurais poursuivie pour leur déplaire.

   Pourtant j’ignorais moi aussi les causes de ce que j’étais. J’étais dominé, assujetti par ces manières et je ne choisissais pas cette voix aiguë. Je ne choisissais ni ma démarche, les balancements de hanches de droite à gauche quand je me déplaçais, prononcés, trop prononcés, ni les cris stridents qui s’échappaient de mon corps, que je ne poussais pas mais qui s’échappaient littéralement par ma gorge quand j’étais surpris, ravi ou effrayé.

En quelques mots …

 

Choquant. Dérangeant. Émouvant. Violent. Bouleversant.

C’est une écriture vive, sans pudeur, délicieusement acide et pleine de véracité.  

L’auteur n’y va vraiment pas avec le dos de la cuillère et c’est sans prendre de pincettes qu’il nous livre le quotidien douloureux du petit Eddy Bellegueule, au sein de sa famille, dans une classe ouvrière pauvre, qui n’a pas d’autres ambitions que de regarder la télé et de se murger la gueule et dans laquelle il faut, quand on est un garçon, être un vrai dur, avoir des couilles. L’univers dans lequel vit Eddy est à l’antithèse de ce qu’il est, lui qui est plus sensible que la moyenne, qui voudrait faire de la danse plutôt que du foot (si cela lui était possible) et qui est doux comme un agneau. Il est différent et, conscient de sa différence, il aimerait changer, devenir un vrai mec, du moins aux yeux des autres;

Les propos sont souvent durs, oscillant entre méchancetés et malveillances, et nous dresse un tableau glauque, un air irrespirable.

On est pris d’une sincère compassion pour le pauvre Eddy qui, tant bien que mal, essaye de s’intégrer à ce monde, quitte à devenir un autre, à se renier.

Certains passages sont étouffants, gênants, voir extrêmement choquants mais sont autant de preuves de la dureté du propos, de sa vérité, crue, sans tabou. Dans cette histoire tout semble noir, triste et gris, mais il s’en dégage tout de même une dose d’espoir, l’espérance d’un futur possible, lumineux.

C’est une histoire qui nous glace, sans pour autant nous révulser, dont on ne sort pas indemne. J’ai vraiment adoré le style de l’auteur, le mot est toujours juste, percutant, et l’histoire de cet Eddy Bellegueule qui ne comprend pas sa différence, qui voudrait être comme tout le monde et qui aimerait qu’on lui fiche un peu la paix, est vraiment touchante. Un roman plein d’émotions, grave et gracieux.

Un gros coup de cœur. Et je vais m’empresser de lire les autres bouquins d’Edouard Louis d’ici peu.

 

Et vous ? Vous l’avez lu ce livre ? Vous en avez pensé quoi ? Vous avez d’autres romans à me conseiller dans la même veine ?

Bises

Frédéric Dessault

2 réflexions sur “Cahier de Lecture #16

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s