Cahier de Textes #17

 

Direction Sintra                          train_back_to_lisbon_from_sintra

 

Direction Sintra.

On a embarqué dans le train, préférant laisser le précédant filer sans nous, il était beaucoup trop bondé et nous n’avions aucune envie de faire le trajet debout, serrés comme des sardines. On savait déjà que la journée allait être crevante alors à quoi bon se fatiguer, il valait mieux nous préserver et garder nos pieds bien au repos. Et puis nous n’avions qu’une vingtaine de minutes à attendre, c’est rien vingt minutes quand on est en vacances.

On s’est installé. Il faisait terriblement lourd.

L’air manquait à l’intérieur de la voiture.

Je commençais à sentir une petite gêne au niveau de mes poumons, mon asthme revenait, alors j’ai ouvert la minuscule fenêtre afin d’inspirer un peu d’air, pas frais du tout, mais c’était mieux que rien.

Ma chérie et moi avons échangé quelques mots dont je ne me souviens plus la teneur, puis j’ai pris un livre histoire de passer le temps…

 

Le compartiment s’est vite rempli.

Une cinquantaine de personnes se trouvaient maintenant dans le wagon, et tous nous attendions, avec une certaine impatience, que le train démarre enfin, direction Sintra.

Des gens se sont installé sur la banquette, contre la fenêtre, juste devant nous, et ma petite amie et moi avons dû bouger nos sacs afin de leur faire de la place. On a soupiré, comme l’aurait fait n’importe qui, ils venaient troubler notre confort.

L’homme et les deux femmes nous faisaient face, enfin, pour être tout à fait exact, ils nous faisaient plutôt profil, à 90 degrès, dans un angle droit parfaitement impeccable.

L’homme avait le teint mâte. Les deux femmes étaient assez pâles, quoi que leur peau commençait à prendre quelques couleurs (elles devaient être en vacances depuis déjà plusieurs jours mais ne faisaient assurément pas parti de ces gens à la pigmentation désinvolte, ceux dont la peau, bien vite résignée, cède pour un temps sa blancheur éternelle face aux assauts répétés d’un soleil assommant, laissant place à un bronzage estival, qui ne durera pas).

Toutes deux portaient des shorts courts. L’une était blonde, très mince, au visage austère, tandis que l’autre, brune, un peu boulotte, semblait plus amicale, plus légère que son amie, même si, tout comme cette dernière, elle donnait l’impression d’avoir une haute opinion d’elle-même, comme ces gens, plus fortunés que les autres, qui donnent parfois l’impression que tout leur est dû ; tout du moins, me disais-je, ces deux jeunes femmes ne se mésestimaient pas.

Voilà les suppositions auxquelles je me prêtais alors que le train n’avait pas encore démarré. Je dressais un inventaire de leur personnalité, les qualifiais déjà d’hypocrites et d’arrogantes, tandis que je les voyais pour la première fois.

 

Les roulis du train.

Direction Sintra.

Derrière la fenêtre sale, un décor de bitume défilait. Le paysage n’avait vraiment rien d’enthousiasmant, agrémenté seulement de grands murs et de bâtiments gris.

Le silence.

Quelques chuchotements.

Une conversation entre le trio.

Ils parlaient anglais.

Je n’ai pas cherché pas à comprendre ce qu’ils disaient, ils parlaient anglais et moi j’étais nul en anglais.

J’ai préféré reprendre ma lecture.

Un livre de David Foenkinos.

Les souvenirs.

Je me baladais entre les lignes, tournais les pages rapidement, faisait bruisser le papier vivement, tandis que ma compagne, qui n’avait pas prévu de quoi lire, regardait le triste spectacle qui s’offrait à l’extérieur et somnola un peu.

La fille devant moi, la brune, une paille coincée entre les lèvres, finissait d’aspirer sa boisson fraîche et, bruyamment, n’en laissa que les glaçons.

Elle fît un geste, délicat, croisa ses jambes avec lenteur, posant négligemment son mollet droit au-dessus de son genou gauche.

Elle me présentait la lisseur de sa peau.

A quelques centimètres de mon livre, et surtout de mes yeux, sa délicieuse gambette, et son pied presque nu, venaient troubler ma lecture.

Le vernis sur ses ongles et sa jambe flegmatique attrapaient mon regard et je ne pouvais m’empêcher de reluquer discrètement le prolongement de sa cuisse, cette petite douceur, cette promesse de saveur, qui rendait le roman de David Foenkinos bien fade.

Je m’ennivrais quelques instants de ce spectacle impromptu, me laissais porter par la vision de ce mollet paresseux qui se balançait doucement, comme pour m’hypnotiser.

Elle était belle cette jambe.

Elle semblait douce.

Mes mains voulaient l’effleurer, céder à cette sublime tentation, délicatement, sans l’abîmer. C’est une oeuvre d’art la jambe d’une femme, il faut y faire bien attention, se montrer à son égard aussi tendre qu’elle l’est.

J’essayais de me concentrer sur ma lecture.

Ce n’était pas si facile.

Mes yeux ne m’obéissaient plus. Ils divaguaient, se posaient sans cesse, de manière intempestive, sur la jambe droite de la femme.

Mes iris se baissaient, contemplaient la peau molle, ce mollet blanc, ce gage de douceur et de chaleur qui m’envoûtait et continuait à se balancer de temps à autre, dans un mouvement lancinant, approchant le pied maquillé toujours un peu plus près de mon visage ; puis je relevais mes yeux honteux, automatiquement, vers le papier, m’obligeais à me détourner de la jambe pour replonger dans la calligraphie, et l’enchevêtrement des lettres qu’enfermait le roman.

Je tournais les pages, mes yeux oscillant sans cesse entre la lecture du livre et celui de la chair.

Je me suis tourné vers ma chérie.

Je lui ai souris.

Pour mon plus grand soulagement, elle semblait n’avoir pas du tout remarqué mes pérégrinations oculaires.

Heureusement.

On n’est pas maître de ses yeux.

 

Le train continuait son chemin.

Direction Sintra.

Devant nous défilaient toujours les hauts bâtiments dégueulasses.

Si la destination s’avérait superbe, le chemin qui y menait n’en avait pas la teneur.

C’est pourquoi je m’en désintéressais tant, et préférais mon livre, et la jambe.

Après quelques arrêts, sans que personne ne soit descendu du wagon – car tous nous allions au même endroit, direction Sintra – nous sommes enfin arrivés au terminus de la ligne.

Le train a freiné.

Il s’est arrêté.

Mon amie et moi nous sommes mis d’accord, il fallait avant tout nous trouver de quoi manger. Nous mourions de faim.

Tout le monde s’est levé.

Le mollet aussi.

Le pied s’est posé sur le sol, un peu lourdement, et la jambe, cette jambe délicate et flegmatique, s’est soudain mise en mouvement. Éveillée, sortie de sa torpeur habituelle, elle s’est articulée, s’est déplacée, à une vitesse surprenante.

Elle s’est éloignée, loin de moi, loin de mes yeux intrigués.

 

Nos sacs sur le dos, ma compagne et moi avons quitté le train, suivant la foule qui se précipitait hors de la gare.

Et je voyais la jambe, au loin, accompagnée de sa jumelle, qui s’en allait, toujours un peu plus. Cette jambe qui m’avait fait de l’oeil, qui avait dansée sous mes yeux, gracieuse et langoureuse, elle qui m’avait charmée, qui avait voulu m’hypnotiser, elle qui avait fait naître en moi un bref désir, elle dont j’avais contemplé, photographié, de manière saccadée, ses courbes, ses contours, ses teintes, elle dont j’avais imaginé sa douceur et sa chaleur, elle se barrait, sans un adieu.

Avait-elle eu conscience de notre échange ?

Probablement pas.

Après tout, elle n’était qu’une jambe.

 

J’attrapais alors une main.

La main de celle que j’aimais.

Une main qui ne me lâcherait pas.

Cette main dans la mienne, avec laquelle je cheminais.

Elle qui avait ma préférence.

J’espérais seulement qu’il ne lui viendrait pas à l’idée de punir ma joue pour l’infidélité de mes yeux.

Je la serrais fort.

Nous avons franchi les portiques.

Nous y étions enfin.                                                                    sintra4

A Sintra.                                 

 

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Bon, pour tout dire, c’était pas grand chose cet échange oculaire, mais mon exagération littéraire a trouver bon d’en faire un texte…

Alors voilà…

Bonne soirée tous.tes.

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