Cahier de Textes #20

La plus belle musique du monde

parfum philippe abril

Peinture de Philippe Abril

Aussi loin que l’on s’en souvienne, Agathe avait toujours possédé l’incroyable don d’absorber les senteurs.

Elle accumulait tous les arômes qu’elle rencontrait, tous les parfums.

Elle pouvait tous les retenir, les mélanger dans son esprit, et elle les enfermait en elle, à tout jamais, dans la volupté de ses souvenirs, les rendant éternellement otages de son extraordinaire mémoire olfactive.

Toute petite déjà, elle reniflait tout ce qui lui tombait sous la main. Sans pitié, elle humait les détails odorants de chaque plante, chaque objet, chaque corps, et, en une inspiration, en décelait tout leur passé, toute leur musicalité, toute leur essence.

Elle se confectionnait un catalogue de senteurs, l’embellissait de jour en jour de nouvelles trouvailles, et ajustait ses impressions au fur et à mesure de ses expériences. Avide de connaissances, tout était assujetti à l’impérieuse volonté de son nez. Et tous les soirs, après que sa mère l’eut bordée, elle ne pouvait pas s’endormir avant d’avoir inspiré, du fond de son lit, toutes les odeurs de sa chambre : le plastique des jouets, fades, artificiels, un silence sans vie ; la fraîcheur des rideaux, caresse et mélopée d’un vent nocturne ; sa table de chevet, le bois chaud et léger d’un jeune arbuste, des piaillements d’oiseaux ; l’ampoule de sa lampe, un éclatement de chaleur lumineuse… C’était là son rituel. Elle affinait son talent et ressentait une douce sérénité, emportée dans ce tourbillonnement d’émanations vaporeuses.

Ses parents l’encourageaient sans relâche et, afin de l’aider à développer ses facultés impressionnantes, lui présentaient chaque jour de nouvelles senteurs qu’elle absorbait.

Agathe n’oubliait jamais une odeur.

*****

Une fois adulte, Agathe apprit le moyen d’apprivoiser tous les arômes ; comment les conserver, les enfermer, et, grâce à son extraordinaire savoir faire, confectionna les parfums les plus délicieux. Son talent était tel qu’on lui attribua vite le titre de la plus grande parfumeuse du pays.

Ses parfums, les plus délicats, les plus subtils, les plus sublimes, s’arrachèrent sur tout le continent.

   Feuilles d’Automne fût son premier succès. On y décelait la fraîcheur d’une fin de septembre, les derniers effluves des fleurs estivales, les feuilles craquelées qui se dessèchent sur le sol, l’humidité d’une pluie fine, la rigidité de l’écorce des arbres, le froissement des feuilles et les murmures de la nature ; et ce parfum, brutal, mélancolique et tendre, fût vite adopté par un grand nombre de la gent masculine.

Puis vînt Gouttes de Sable ; en un éclair, les femmes ne purent plus se passer de ces accords doux, ces fragrances sucrés, fleuries, ces pointes chaudes et épicées, qui révélaient la féminité dans ce qu’elle avait de plus sublime : l’ondulation voluptueuse d’une danse exotique, mais aussi une révolte, un cri d’insoumission.

Chaque parfum créé par Agathe était plus divin, plus novateur que le précédent, et rendait toute la concurrence obsolète.

Mais, malgré Danseuse d’étoiles, Berceuses d’ailleurs, ou encore Piqûres d’abeilles, malgré la satisfaction de faire le métier dont elle rêvait depuis toujours, malgré son immense notoriété, la reconnaissance de ses pairs et tous ses incroyables succès, elle qui avait tout ce qu’elle pouvait espérer, elle qui, avec une facilité déconcertante, avait gravi des sommets jamais atteints au royaume des senteurs, elle qui n’avait désormais plus d’égal dans son domaine, qui avait tout, tout pour être heureuse, tout pour être comblée, se sentait pourtant toujours démunie, sans cesse envahie par ce mal permanent qui vient blesser les grands artistes : une insatisfaction perpétuelle.

En effet, comment pouvait elle trouver le bonheur alors qu’elle échouait inlassablement à accomplir le défi de sa vie : créer le plus beau parfum du monde.

Alors elle se perdait, se consumait dans son art,  réfléchissait continuellement à de nouvelles associations d’odeurs, à d’autres mélanges innovants et audacieux. Pour elle, les parfums qu’elle avait créés jusque-là n’avaient qu’une seule vocation : ils n’étaient que des brouillons, de simples esquisses, qui lui permettraient un jour de réaliser l’oeuvre de sa vie.

*****

C’est dans le fond de sa boutique, dans une pièce exiguë qui lui servait de laboratoire, où des milliers de fluides odorants s’entassaient et se mêlaient sur les étagères, que l’exigeante Agathe se livrait à ses expériences olfactives.

Chaque matin, elle créait. Chaque jour elle inventait. Jamais elle ne dérogeait à cette règle. Elle savait que pour parvenir à ses fins il lui fallait faire preuve d’une abnégation sans failles.

Or, ce jour-là, alors que, comme à son habitude, elle se mettait à l’ouvrage ; le sol se mît à trembler.

Les murs frémirent.

Le plafond gronda.

Tout s’écroula.

La jeune parfumeuse eut tout juste le temps de plonger sous une table tandis qu’autour d’elle tout s’effondrait. Heureusement, son abri, solide, ne céda pas. Emprisonnée par les débris, Agathe était étrangement calme, recroquevillée dans sa minuscule grotte protectrice.

Ce ne furent donc pas les ténèbres envahissantes qui l’angoissèrent.

Non.

Mais les flacons de verre, brisés, qui se répandaient maintenant sur le sol en un flot d’effluves désordonné. Agathe n’avait jamais rien senti d’aussi fort, d’aussi aigre, d’aussi répugnant. La puanteur était assourdissante, elle s’engouffrait par ses narines, se répandait dans tout son corps. Les alcools, les huiles, les essences de ces centaines de senteurs, mélangées de façon si chaotique, se dissolvaient dans un air opaque, irrespirable : c’était une torture, intolérable.

Les parfums se révoltaient contre leur maîtresse et, se libérant de son emprise, cherchaient peut-être à la punir.

Agathe n’avait plus assez de force pour supporter ce supplice.

Elle cherchait son souffle.

Elle étouffait.

Agonisait.

Elle s’évanouit.

*****

Ce n’est que bien plus tard, dans une chambre blanche, immaculée, que la parfumeuse se réveilla.

Une infirmière vint.

Puis un médecin.

On lui raconta l’accident, l’écroulement, son sauvetage. Agathe n’avait rien, aucune séquelle, pas une fêlure, pas une côte de cassée, aucun membre disloqué, seulement quelques banales ecchymoses. On lui dit qu’elle avait eu énormément de chance. Elle était, pour ainsi dire, une miraculée.

On lui apporta de quoi manger. Sur un plateau, une barquette de purée mal écrasée, des haricots verts pas vraiment verts et un poisson gélatineux.

L’infirmière, avec la volonté de rassurer sa patiente, lui affirma que le repas sentait rudement bon.

Cela eut l’effet d’une bombe sur Agathe.

Son visage devînt rigide, sa bouche se déforma, son nez tressaillit d’effroi.

Agathe ne sentait rien.

Elle ne sentait plus.

Plus rien.

Dans un premier temps on voulut la rassurer en lui promettant que c’était une chose habituelle après ce genre d’accident. Qu’il arrivait parfois, après un choc, que la victime subisse une disparition momentanée de ses facultés olfactives. Tout redeviendrait bientôt normal ; il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.

*****

Mais les jours défilèrent. Puis les semaines. Aucun changement ne survenait, aucune amélioration.

Pas une émanation, pas une senteur, pas même une puanteur ne trouva le chemin des narines d’Agathe.

La pauvre n’avait plus goût à rien. Elle végétait, telle une ombre errante, dans son appartement.

Elle était morte, en même temps que son odorat.

Son nez, c’était tout ce qu’elle avait. C’était tout pour elle.

Sa vie n’avait plus de sens maintenant.

Ses amis, sa famille, tous avaient essayé de la distraire, de lui faire croire qu’elle pouvait faire autre chose de sa vie ; mais Agathe, elle, ne pensait qu’à ce parfum qu’elle ne créerait jamais, celui qui aurait dû être son chef-d’oeuvre, l’oeuvre de sa vie, le plus beau parfum du monde, le plus grand parfum de tous les temps.

   Putain d’anosmie !

Elle attrapa une revue abandonnée sur la table du salon. Ça parlait de médecines parallèles : homéopathie, acupuncture, hypnose, chiropractie… Agathe avait déjà tout essayé.

Elle feuilleta quelques pages avec désinvolture, sans regarder leur contenu, juste comme ça, pour occuper ses mains, pour rien.

C’est alors que ses yeux résignés se posèrent sur un article. Ça parlait de musicothérapie, quatre pages qui vantaient les bienfaits de la musique sur le corps et sur l’esprit. Sous la photo d’un célèbre compositeur, accoudé à son piano, quelques mots imprimés en italique : la musique peut  guérir tous les maux. Puis dans l’interview du musicien une autre phrase attrapa le regard d’Agathe : Moi, jusqu’à mes trente ans, je n’étais que souffrance et colère, je n’entendais rien d’autre que la haine, j’étais comme sourd, un malentendant de l’amour, puis il y a eu la musique. Et de ma surdité a jailli la lumière. Je crois bien qu’il n’y a que la musique qui soit capable d’un tel miracle. La plus belle musique du monde pourrait rendre la vue à un aveugle, c’est pourquoi je m’efforce de composer sans relâche.

Cette dernière phrase eut l’effet d’un déclic dans l’esprit d’Agathe. Et si, finalement, elle qui avait toujours été en quête du plus beau des parfums, allait guérir grâce à la plus belle des musiques…

Il fallait qu’elle essaye.

Qu’avait-elle à y perdre ?!

Elle se jeta sur son ordinateur, fouilla dans les musiques qu’elle avait archivées, et, afin d’être dans des conditions optimales, s’alanguit dans le canapé. Elle ferma les yeux, s’abandonna à une tempête de sentiments, laissa émerger d’elle des sensations trop longtemps enfouies. Elle fut envahie d’une ardeur incroyable à l’écoute de Dvorak, se sentit joyeuse et légère lorsqu’elle entendit Offenbach, la symphonie 7 de Beethoven lui procura une calme plénitude, et la grâce de Chopin lui fît monter les larmes aux yeux.

Puis elle se concentra sur des compositeurs plus modernes, tels Danny Elfman, Hans Zimmer ou Michael Nyman.

Elle s’abreuvait, s’enivrait de musique, s’allégeait enfin du poids de sa souffrance.

Puis elle se dit qu’il était temps, que c’était le moment, elle était prête. Elle replia ses jambes vers son buste, comme pour unifier son corps et rassembler ses forces.

Elle resta un bon moment prostrée dans cette position, concentrant dans son être toute la puissance que la musique exhalait.

Puis elle se releva, s’assit, gonfla son buste, expulsa tout l’air qui se trouvait dans ses poumons, ouvrit grand ses narines et inspira, aussi fort qu’elle le pouvait, comme si son avenir entier dépendait de cette respiration, comme un premier souffle de vie.

Mais pas une odeur, pas une once de senteurs ne vint la prendre.

Elle passa toute sa journée à écouter des chansons, espérant, à chaque fois, que telle musique serait la bonne, que telle voix la ressusciterait. Mais ni Brel, ni Aznavour, ni Barbara, ni Reggiani, ni tant d’autres encore, ne réussirent à la ranimer.

Vînt le silence, et le désespoir.

Elle ne guérirait jamais.

*****

Le lendemain, Agathe alla chercher du réconfort chez ses parents. Mais ni sa mère, ni son père, malgré toute leur tendresse, ne réussirent à lui redonner le sourire, à la sortir de son oppressante mélancolie.

La brumeuse Agathe ne trouvait aucune quiétude dans la maison de son enfance.

Bien au contraire.

Tout ici lui rappelait ses rêves brisés. La maison, tapissée de souvenirs heureux, de joies odorantes, de bonheurs parfumés, révélaient à la jeune femme tout ce qu’elle avait perdu.

Son rêve de petite fille n’était plus qu’une illusion à jeter aux oubliettes.

Agathe alla se coucher juste après le dîner et, dans l’obscurité de sa chambre, pleura dans ses draps d’enfant.

La porte s’entrouvrit.

Sa mère se dirigea délicatement jusqu’à son lit, s’assit à ses côtés, l’emmitoufla de ses bras aimants.

Agathe se laissa porter par la douceur.

Sa mère lui chuchota des mots réconfortants, des mots d’espoir, d’apaisement.

Puis, comme lorsque Agathe était petite, de sa voix calme et pure, elle fredonna pour elle une berceuse.

Alors la parfumeuse sentit à nouveau : la douceur, l’émanation somptueuse, la senteur magnifique, cette fragrance d’amour éternelle : la plus belle musique du monde.

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