Cahier de Textes #23

Sous les racines éclosent les hommes

— Comme tu vas l’aimer cet endroit, si calme, si plein de vie… Tu vois, là-bas, juste derrière les feuillages, il y a un petit ruisseau où les animaux viennent s’abreuver ; et un peu plus loin, de l’autre côté, s’étend une grande clairière où le soleil, tendrement, vient caresser les coquelicots sauvages. Tiens, regarde, il y a une biche qui s’avance avec son petit ; bien entendu, il faut l’imaginer pour le moment, mais je suis certaine que tu auras de multiples occasions d’être témoin de ce spectacle…

Et là ? Tu le sens ? Le souffle épuisé du vent qui s’estompe à travers les branches et les feuilles ? C’est une brise légère, vivifiante, c’est ta bouche fraîche, mentholée, qui m’embrassait le cou…

Ça alors ! Tu l’entends ? Le chant des arbres… Écoute… C’est un langage si lancinant, si laconique, tellement élégant. C’est l’écho d’un âge antérieur. Un murmure de sagesse. Les seigneurs centenaires connaissent tout de la terre et du temps…

Tu les entends, dis ?

Ils nous content les journées de pluie, douces et ennuyeuses et les prémices délicieuses d’aurores bleutées et silencieuses.

Ils nous disent la renaissance, la vie, les éclatantes lueurs printanières et les ciels mornes et brumeux. Ils nous fredonnent les astres célestes, ces lumières éparpillées qui scintillent dans la nuit, loin, là-haut, au-dessus de la canopée ; puis les embrasements fugaces et fabuleux, qui s’envolent et disparaissent dans le ciel noir…

Contemple. Vois comme tous ils espèrent attraper une étoile, rien qu’une fois, afin de la déposer au centre de leur chair et de pouvoir se nourrir éternellement de sa chaleur. Regarde comme ils allongent leurs branches pour aller chercher leur rêve. Ils sont tellement pleins d’espoir…

Mais tu sais, aussi, parfois ils sont si tristes d’avoir échoué qu’ils n’arrivent plus à contenir leurs larmes. Alors, se confondant avec un vent strident, c’est un déferlement de plaintes, de pleurs lugubres et de hurlements déchaînés, qui submergent la nuit froide, qui vous déchirent le cœur.

Puis, quand le jour renaît, nettoyés de leur tristesse, vidés de leur colère, chênes majestueux, bouleaux zébrés, frênes impénétrables et hauts platanes, accueillent à nouveau les promeneurs et les oiseaux sous leurs grands feuillages…

Toi aussi, bientôt, tu seras l’un d’entre eux…

Je viendrais alors me blottir entre tes branches réconfortantes, bras amoureux fait de bois, et tu me serreras tout contre ton écorce, rugueuse et délicate, pleine de tendresse.

Puis tu me parleras.

Tu me raconteras l’étoile que tu auras effleurée la nuit précédente, échouant d’un cheveu à l’apprivoiser, pour la faire scintiller au sein de ta sève ruisselante.

Alanguie contre toi, protégée du vent et du soleil, réchauffée par ton bois chaud, je m’endormirais alors, ferait le rêve de notre bonheur retrouvé…

On sera bien…

[…]

Là, voilà, je vais creuser la terre et déposer tes cendres ici, avec ces quelques graines…

À bientôt, mon amour. 

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