Cahier de Textes #22

L’enfant-cœur

La dame en blouse blanche m’a étalé du gel sur la poitrine.

J’ai eu un énorme frisson.

Faut dire que c’était super froid.

Après, elle a attrapé un objet bizarre qui ressemblait au rasoir électrique de papa, sauf que celui-ci il avait un bout tout arrondi et qu’il avait un fil très long qui le reliait à un écran ; du coup c’était pas du tout la même chose que le rasoir de papa.

La pièce était sombre, vachement flippante, mais j’essayais de pas trop y penser ; ça sert à rien de s’imaginer des monstres.

Et puis maman me tenait la main et me regardait, de ses immenses yeux brillants, d’un air de dire que tout allait bien se passer, que je n’avais pas à m’inquiéter, que c’était vraiment rien du tout, alors moi, comme je lui fais hyper confiance à maman, j’ai essayé de pas trop m’en faire.

D’ailleurs c’est exactement ce qu’a dit la docteure quand elle a appuyé sur le bidule pour écraser le liquide froid ; elle a dit que je ne m’inquiète pas, que c’est quelque chose de tout à fait banal et que ça me fera pas mal du tout.

Puis elle a fait des petits cercles sous mon sein gauche, et ça étalait le fluide visqueux, et ça me faisait super froid partout, et ça me gélifiait le corps.

J’ai rien dit.

Je me disais qu’il fallait que je sois comme un héros pour pas que mes parents soient tristes, et je retenais mes larmes, et j’empêchais mes cris.

La docteure, avec sa machine, a soudainement dit qu’elle avait trouvé mon cœur ; il n’y avait là rien d’exceptionnel, y en avaient des tas de personnes qui, déjà, avaient trouvé le chemin de mon cœur. C’était là, sous mon torse fragile, juste là, ici où germaient et grandissaient toutes mes émotions et tous mes sentiments, là où se pavanait tout mon amour, pour maman et pour papa, pour mes grands-parents, mes cousins et mes copains, mais surtout, où il y avait les couettes dorées d’Anaïs, son pull-over arc-en-ciel et son rire de dauphin.

Tout ça c’était là, enfoui dans mon petit cœur d’artichaut, bien au sec, à l’abri.

Puis, alors que je m’accoutumais au liquide glacé, la docteure m’a demandé si je voulais voir mon cœur sur l’écran.

J’ai tourné mes yeux vers maman et son sourire m’invitait à regarder.

D’un côté j’étais terrifié à l’idée de découvrir l’intérieur de mon corps, c’était quand même très bizarre. Mais, d’un autre côté, j’étais hyper curieux de voir à quoi pouvait bien ressembler mon organe d’amour. Il devait être énorme, certainement sur le point d’exploser.

J’ai jeté un œil sur l’écran mais je ne voyais rien, rien que du noir et du gris, rien qu’une image terne et triste.

Ça ressemblait pas du tout à un cœur ça !

La docteure a pointé son doigt sur une tâche et elle m’a dit que voilà, c’était là, c’était ça mon cœur.

Ce petit machin là c’était mon cœur ?

C’était impossible !

Comment pouvait-il être si petit, avec tout les sentiments qu’il contenait ?

Je me suis mis à pleurer, alors maman m’a vite pris dans ses longues tiges moelleuses et, serré contre son corps apaisant, elle m’a rassuré, réconforté, avec ces gentils murmures de maman.

Alors mon amour a grandi, il a grossit, il a gonflé, toujours plus ; et dans mon cœur trop petit, heureusement, il y avait encore de la place.

Une réflexion sur “Cahier de Textes #22

  1. Virginie dit :

    Bonjour Frédérique, je viens de découvrir ce joli texte, l’enfant coeur. C’est sensible et efficace, mais ce qui me touche vraiment, c’est de ressentir la différence subtile entre ton écriture masculine, sur un sujet délicat, et l’écriture féminine, que j’ai l’habitude de lire et que je pratique également en ce moment.
    je vais prendre le temps de rentrer dans ton univers pour approfondir cette question, je suis de nature curieuse, et jouer les experts dans le domaine de l’écriture m’amuse beaucoup ces temps ci.
    voilà c’est ce que m’a inspiré ton texte, c’est assez atypique comme retour, je te le concède, mais c’est mon ressenti…je n’ai pas l’âme d’une critique.
    virginie

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