Le jour où je suis arrivé à l’heure

Le jour où je suis arrivé à l’heure, tout le monde était en retard.

C’était pas vraiment mon fort d’être ponctuel, je n’étais pas coutumier du fait, mes collègues pouvaient en attester, habituellement.

Mais ce matin-là, grâce à une organisation sans faille et à une douche prise plus rapidement que les autres jours, j’avais endigué la malédiction.

J’étais plutôt de bonne humeur puisque, alors que je rangeais mes gants dans mon sac à dos et que je venais tout juste d’esquiver une crotte de chien traînant sur le trottoir, je sifflotais un air bien connu de tous mais dont le titre, alors, m’échappait. 

Mais la joie fût de courte durée puisque, à l’instant où je franchissais le pas de la porte, j’entrais dans un espace vide et silencieux.

Un frisson me parcourut.

Quelle étrange sensation ! J’avais l’impression d’être entré dans une crypte.

Etait-ce toujours aussi calme à cette heure-là ?

Où étaient donc passés tous mes collègues ?

Je déposais mon manteau sur le dossier de mon fauteuil avant de me laisser tomber dedans, abasourdi.

Puis je fixais le cliquetis des aiguilles murales et leur lente litanie qui m’angoissait de plus en plus.

Je ne m’étais jamais senti aussi seul de toute ma vie.

Cette malencontreuse ponctualité commençait facheusement à ressembler à une petite mort.

Ça faisait déjà cinq bonnes minutes que j’étais là à me poser tout un tas de questions.

Cinq minutes, et la cafetière était toujours froide, et les ordis toujours sur off.   

A la sixième minute, une angoisse sordide imprégna tout mon être.  

J’étais totalement flippé.

Étant, la plupart du temps le dernier arrivé, j’avais toujours pensé que mes collègues, rigoureusement disciplinés, possédaient une sorte d’horloge interne et de sauf conduit qui leur permettaient de me devancer chaque matin de chaque semaine qu’il nous fût de travailler.

Il m’avait totalement échappé ceci : mes propres retards n’étaient en rien un gage de ponctualité pour autrui.

Ce n’était pas parce que j’étais le dernier arrivé que mes prédecesseurs étaient forcément à l’heure.

Dix minutes.

Ce matin, la police des retards ne m’avait donc pas attrapé, et je n’avais pas dû, comme à mon habitude, me diriger honteusement jusqu’au tableau collé au mur pour – à l’encre rouge – y noter les minutes que je devrais rattraper.

Mes yeux sortaient de leurs orbites.

Ma machoîre pendait d’effroi.

La solitude me pesait tellement que je me laissais quasiment avaler par mon siège.

Enfin, alors que je commençais à m’imaginer m’être pointé le mauvais jour et que je m’apprêtais à décamper, j’entendis le bruit d’une clef qui pénétra la serrure.

La porte s’ouvrit.

Quelques collègues entrèrent, vite suivis par le reste de la troupe.

Quel ne fût pas leur surprise lorsqu’ils me trouvèrent là, les attendant, affaissé sur mon siège, premier arrivé, employé modèle.

Les ordinateurs se mirent en route et une odeur de café chaud imprégna la pièce.

La journée commençait enfin.

Le jour où je suis suis arrivé à l’heure je me suis aperçu que je n’étais pas le seul à arriver en retard ; simplement, j’étais de façon récurrente, le dernier.

Voilà tout.

L’horloge tyrannique et les grandes lois moralisatrices du travail faisaient donc d’autres victimes que moi.

Alors je me sentis moins seul.

Le monde venait de changer.   

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